Estelle OBE, nouvelle présidente d’Archivistes Leaders : un mandat pour valoriser les archives africaines

Le 8 mars, journée internationale des droits des femmes, Estelle OBE a été élue à la tête de l’ONG Archivistes Leaders. Cette organisation milite pour la valorisation du patrimoine archivistique africain et la gestion des archives en Afrique.

Cette journée particulière constitue un symbole fort pour cette professionnelle engagée qui œuvre depuis des années pour la préservation du patrimoine documentaire africain. Son élection marque un tournant dans la professionnalisation et la reconnaissance du métier d’archiviste en Afrique.

Son engagement s’inscrit dans une dynamique de modernisation des archives et de digitalisation des archives, des enjeux majeurs pour la profession. À travers cette interview, elle revient sur son parcours, ses ambitions et sa vision pour l’avenir des archives africaines.

Photo de portrait d’Estelle OBE, présidente de l’ONG Archiviste Leaders, engagée pour la valorisation des archives en Afrique.

Félicitations Estelle OBE pour votre élection à la présidence de l’ONG Archiviste Leaders ! Que ressentez-vous après cette nomination et comment appréhendez-vous ce rôle ?

Submergée par l’émotion, mais prête. Comme on le dit, « les grandes choses ne sourient qu’aux esprits préparés ». Je ressens une immense fierté et une profonde gratitude. Être élue à la tête d’Archivistes Leaders, qui incarne la défense et la valorisation de notre profession en Afrique, est un honneur immense. C’est une véritable aventure qui commence, une mission exaltante que j’accueille avec enthousiasme et détermination.

Je mesure l’ampleur de la responsabilité qui m’incombe, mais je suis prête à relever ce défi avec passion. Ce n’est pas ma première expérience en gestion associative, et je compte rester fidèle à mes valeurs. Cette élection est pour moi la confirmation que le travail acharné, la persévérance et l’engagement finissent toujours par porter leurs fruits.

Je tiens à remercier tous ceux qui ont cru en moi, en particulier le fondateur d’Archivistes Leaders, Jean-Marie KAPET. Je tiens aussi à remercier mes pairs qui m’accordent leur confiance. Mon objectif est clair : faire rayonner notre métier, fédérer les forces vives et apporter des solutions concrètes aux défis archivistiques du continent. Je suis impatiente de me mettre au travail !

Vous avez un parcours riche dans le domaine des archives et de la documentation. Pouvez-vous nous retracer les étapes marquantes de votre carrière ?

J’ai consacré ma carrière à la conservation des documents et à la gestion documentaire en Afrique. Sur le plan académique, j’ai suivi des études universitaires au Sénégal, obtenant mon diplôme d’archiviste à l’École des Bibliothécaires, Archivistes et Documentalistes (EBAD). Toujours au Sénégal, j’ai eu un DESS en communication institutionnelle à l’École Supérieure des Sciences de l’Information et de la Communication (ESSIC).

Mon expérience s’est consolidée au fil des années, aussi bien dans le secteur public que dans le privé. J’ai occupé divers postes à la Direction Générale des Archives Nationales du Gabon. Au sein de cette institution, j’ai contribué à la valorisation des archives publiques et au développement de stratégies de gestion des archives adaptées aux réalités du pays.

Dans le privé, je suis consultante en archivage depuis plus de 16 ans. Je suis également engagée dans le monde académique depuis plus de 14 ans où j’enseigne dans plusieurs institutions. J’ai également occupé des postes clés dans diverses organisations nationales et internationales :

  • trésorière du bureau exécutif de la branche régionale pour l’Afrique centrale du conseil international des archives (CENARBICA) ;
  • ex-présidente de l’Association des documentalistes du Gabon ;
  • membre du comité national programme du monde de l’UNESCO Gabon depuis 2020 ;
  • membre de l’AIFBD (Association Internationale des Bibliothécaires et Documentalistes
  • Francophone) ;
  • Ex-point focal de l’AFLIA (Association Africaine des Bibliothèques et des Institutions d’information).

Jusqu’à ma récente élection, j’étais la première Vice-présidente d’Archivistes Leaders (2021-2025). En outre, je suis également auteur du recueil de textes officiels sur la gestion des documents au Gabon (1969-2022).

Y a-t-il une expérience qui vous a particulièrement marquée Estelle OBE ?

Oui, une expérience m’a profondément marquée et restera gravée dans ma mémoire. Lors de ma toute première mission en tant que prestataire de services, nous devions aménager une salle d’archives pour un client.

La veille, nous avons déplacé l’ensemble des documents dans un hangar, pensant qu’ils y seraient en sécurité. Aucun risque, pensions-nous, puisqu’il s’agissait de la saison sèche. Mais contre toute attente, une pluie soudaine s’est abattue cette nuit-là, provoquant une inondation.

En quelques heures, plus de 30 % du fonds documentaire était mouillé. C’était la panique, mais il n’était pas question de baisser les bras. Il a fallu réagir immédiatement : réunir du matériel, mobiliser une vingtaine d’étudiants, et trouver des méthodes de restauration.

Ce fut une véritable course contre la montre ! Cette épreuve m’a appris la résilience, la gestion de crise et surtout la valeur du travail d’équipe. Aujourd’hui encore, elle me rappelle que dans l’archivistique, chaque document sauvé est une victoire !

Qu’est-ce qui vous a motivée, Estelle OBE à vous engager dans la défense et la valorisation du métier d’archiviste en Afrique ?

Mon engagement pour la valorisation du métier d’archiviste en Afrique est né d’un choc. À la fin de ma formation à l’EBAD, j’avais acquis de solides compétences en gestion documentaire. Mais, en rentrant au Gabon, j’ai été frappée par l’état des archives :

  • des documents précieux abandonnés,
  • un manque criant de structuration,
  • et surtout, une profession peu reconnue, souvent reléguée au second plan.

Pire encore, ceux qui se faisaient appeler archivistes étaient, pour beaucoup, livrés à eux-mêmes, sans formation adéquate ni véritable soutien institutionnel. J’ai alors compris qu’il fallait changer la perception de ce métier et lui redonner ses lettres de noblesse.

Depuis, je me bats pour montrer que les archives sont un trésor national, essentiel à la mémoire et au développement de nos pays. Valoriser ce métier, c’est préserver notre histoire, structurer notre avenir et donner aux archivistes la place qu’ils méritent !

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Quels sont, selon vous, les défis majeurs des archivistes africains aujourd’hui ?

L’un des plus grands défis des archivistes africains reste l’absence de reconnaissance et de valorisation de leur travail. En Afrique, la gestion des documents administratifs est souvent perçue comme secondaire. Elle est pourtant essentielle à la transparence administrative et à la protection des données documentaires.

Plus concrètement, comme défis, je citerai :

  • absence de reconnaissance du métier d’archiviste ;
  • manque de visibilité ;
  • pénurie de mentors pour guider les jeunes générations ;
  • motivation fragilisée par le manque de moyens et de reconnaissance ;
  • perte de confiance des professionnels en leur propre expertise.

J’ajouterai également, le manque de formation notamment, en Gestion électronique des documents.

Formation d’archivistes organisée par Archiviste Leaders pour renforcer les compétences en numérisation et gestion des archives.

En tant que présidente d’Archivistes Leaders, Estelle OBE, quels seront vos axes prioritaires ?

Je vais suivre la ligne directrice fixée par les textes de l’ONG. En premier, la formation en archivistique est un enjeu clé pour Archivistes Leaders. Notre priorité sera la formation et la sensibilisation. Nous devons renforcer les capacités des archivistes à travers l’Afrique, en tenant compte des besoins spécifiques de chaque pays.

Pour ce faire, nous allons proposer des séminaires et ateliers axés sur la numérisation des archives en Afrique et la mise en place de politiques archivistiques adaptées. La gouvernance de l’information sera également au centre de notre stratégie.

Cela nous permettra de garantir une meilleure accessibilité des archives et leur classification selon des standards internationaux. En deuxième, nous allons aussi poursuivre l’alimentation de notre portail des délais de conservation des documents. C’est l’un de nos projets clés pour structurer la gestion archivistique sur le continent.

Enfin, nous mettrons un accent particulier sur la valorisation des femmes dans les métiers des archives. Nous allons créer une section « Archivistes Leaders au Féminin », pour leur donner plus de visibilité et encourager leur leadership.

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Comment envisagez-vous, Estelle OBE la collaboration avec les institutions publiques et privées pour promouvoir une meilleure gestion des archives ?

Pour améliorer la gestion des archives, la collaboration avec les institutions publiques et privées est essentielle. Mon premier objectif est de faire connaître l’ONG Archivistes Leaders et de sensibiliser les décideurs à l’importance stratégique des archives. Trop souvent, elles sont perçues comme un simple stockage de documents, alors qu’elles sont un levier clé pour la gouvernance, la transparence et la mémoire institutionnelle.

Nous comptons accompagner ces institutions à travers des formations adaptées, des conseils techniques et des audits documentaires. Nous voulons aussi jouer un rôle de plaidoyer en les aidant à mettre en place des politiques de gestion archivistique modernes et efficaces.

Enfin, nous souhaitons être un relais de visibilité pour les initiatives et bonnes pratiques en matière d’archivage. La clé du succès réside dans une coopération active, où archivistes et institutions travaillent main dans la main pour une meilleure préservation de notre patrimoine documentaire.

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Comment voyez-vous la transition numérique des archives en Afrique ?

L’Afrique est encore à un stade embryonnaire en matière de digitalisation. Comment peut-on envisager une gestion efficace des documents numériques quand le papier jauge encore les bureaux, couloirs et escaliers de nos administrations par fautes de ressources ?

Il est urgent de multiplier les formations et de sensibiliser les décideurs à l’importance d’une gestion numérique bien pensée. Nous devons faire comprendre que les documents numériques sont des archives à part entière. Ils nécessitent une gestion rigoureuse et ne doivent pas être laissés aux seuls informaticiens.

Il faut aussi que les archivistes eux-mêmes prennent cette révolution en main. Dans tous les cas, pour assurer une modernisation efficace des archives, des outils adaptés sont nécessaires. Ces outils doivent répondre aux besoins de gestion documentaire en Afrique. Parallèlement, il faut renforcer la formation des archivistes africains.

Quelles initiatives souhaitez-vous mettre en place pour accompagner cette mutation ?

L’archivage évolue, et avec lui, les compétences des professionnels doivent s’adapter. L’ONG Archivistes Leaders entend être un véritable catalyseur de changement, en dotant les archivistes des outils nécessaires pour faire face aux défis technologiques.

Notre première action est de proposer des formations ciblées, animées par des experts qui comprennent nos réalités africaines. Nous voulons renforcer les compétences en gestion des archives numériques, numérisation, préservation des données et cybersécurité documentaire.

Je rêve de voir émerger une Académie Archivistes Leaders, un centre de formation dirigé par des experts africains, mettant en avant la coopération Sud-Sud. Nous avons des talents et des compétences sur le continent, il est temps de les valoriser et de capitaliser sur notre propre expertise.

Ensuite, nous comptons organiser des campagnes de sensibilisation auprès des institutions et des décideurs. Ils doivent prendre conscience de l’importance d’une transition numérique bien encadrée.

Enfin, nous allons multiplier les coopérations avec des partenaires internationaux expérimentés dans l’usage des nouvelles technologies d’archivage. Cela favorisera un partage de savoir-faire et une montée en compétence des professionnels africains. L’avenir des archives est numérique, et nous comptons bien accompagner cette transformation !

En tant que femme leader dans un domaine souvent méconnu, avez-vous rencontré des obstacles ?

Oh, vous n’imaginez pas ! On nous fait comprendre que notre diplôme ne vaut rien, que n’importe qui peut faire notre métier, que le numérique va nous remplacer… Et lorsque nos compétences sont enfin reconnues, nous devenons des cibles de jalousie, de dénigrement et d’humiliation.

 J’ai eu un supérieur qui me faisait vivre un enfer, cherchant à me rappeler chaque jour que ma place n’était pas là. Avez-vous déjà connu des situations où ta présence et ton absence dérangent ? Des jours où le chef t’appelle juste pour te demander pour qui tu te prends.

Mais, ces épreuves m’ont forgée. Elles m’ont appris que la reconnaissance ne se demande pas, elle se prend.

Quels conseils donneriez-vous aux jeunes qui voudraient suivre votre voie ?

À tous les jeunes qui hésitent encore, je veux vous dire ceci : osez ! Le métier d’archiviste est une voie d’avenir, essentielle pour la préservation de notre histoire et la bonne gouvernance de nos institutions.

Fixez-vous des objectifs clairs, soyez curieux et persévérants. Ce domaine exige de la rigueur, mais il offre aussi d’immenses opportunités. L’Afrique a besoin de professionnels engagés pour structurer, moderniser et valoriser ses archives. Ne voyez pas ce métier comme une simple gestion de documents. Voyez-le comme un pouvoir d’action sur la mémoire et le développement de nos nations.

Surtout, faites de votre métier une passion. C’est en y mettant du cœur et en vous formant en permanence que vous ferez la différence. Et rappelez-vous : nous avons le devoir de rendre visible ce qui a trop longtemps été invisible.

Estelle OBE avec Basma maklhouf au Maroc au cours de l'école d'été
Estelle OBE avec BASMA MAKHLOUF SHABOU archiviste tunisienne, professeur à la Haute école de gestion de Genève

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Quels impacts souhaitez-vous laisser à la fin de votre mandat ?

À la fin de mon mandat, je souhaite que l’empreinte d’Archivistes Leaders soit indélébile dans le paysage de la gestion des archives en Afrique. Mon ambition est de voir émerger une nouvelle génération d’archivistes confiants, reconnus et influents, capables d’imposer leur expertise au sein des institutions publiques et privées.

Je veux que l’archivistique en Afrique ne soit plus perçue comme une discipline secondaire, mais comme un pilier fondamental du développement. Pour cela, nous aurons :

  • renforcé la formation des professionnels,
  • développé des outils innovants, comme le portail africain des délais de conservation,
  • et structuré un réseau solide d’archivistes engagés.

Si, à la fin de mon mandat, les archives africaines ont gagné en visibilité, en crédibilité et en modernisation, alors j’aurai rempli ma mission. Mon rêve est que l’histoire et la mémoire du continent ne soient plus négligées, mais valorisées à leur juste valeur.

Comment les professionnels, étudiants et institutions peuvent-ils soutenir votre mission ?

La mission de l’ONG Archivistes Leaders repose sur une dynamique collective. Chaque acteur du secteur de l’archivistique a un rôle essentiel à jouer. Les professionnels peuvent contribuer en :

  • partageant leur expertise,
  • encadrant les jeunes générations,
  • participant aux formations et projets de sensibilisation que nous mettons en place.

Leur engagement est la clé pour faire évoluer les pratiques et professionnaliser davantage le métier.

Les étudiants, quant à eux, doivent voir cette discipline comme un levier d’avenir. En rejoignant l’ONG, en participant aux événements et en se formant activement, ils seront les garants de la pérennité et de la modernisation du secteur.

Enfin, les institutions ont un rôle majeur :

  • soutenir nos actions,
  • reconnaître l’importance de la gestion des archives,
  • et intégrer nos recommandations dans leurs politiques de conservation.

Ensemble, nous pouvons bâtir un avenir où la mémoire africaine est préservée et valorisée.

Un dernier mot ?

La préservation du patrimoine documentaire africain est une mission essentielle pour garantir la mémoire documentaire des générations futures. Pour moi Estelle OBE, l’archivistique n’est pas une profession du passé, mais un métier en pleine évolution. La modernisation des archives africaines, la protection des archives historiques et l’archivage électronique sont autant d’enjeux à relever ensemble.

Nous invitons les professionnels de l’information et de la documentation à se joindre à ce mouvement pour un avenir où les archives africaines seront mieux reconnues et valorisées. Il est temps que l’Afrique écrive sa propre histoire, avec ses propres archives. Je vous remercie.

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